Valentin Krasnogorov - Pièces choisies
- Название:Pièces choisies
- Автор:
- Жанр:
- Издательство:неизвестно
- Год:2021
- ISBN:978-5-532-96784-7
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Valentin Krasnogorov - Pièces choisies краткое содержание
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La femme ne répond pas. Pause.
LUI. Alors quoi, nous allons longtemps nous regarder comme ça?
ELLE. Calmez-vous et asseyez-vous.
LUI. Je ne te comprends pas.
ELLE. En revanche, moi je vous comprends très bien. Vous n’êtes tout simplement pas sûr de vous et vous ne savez pas comment vous y prendre. Vous êtes tout le temps balloté entre votre timidité et un sans-gêne que vous prenez pour de l’audace.
LUI. C’est juste, pardon.
ELLE. Et si vous ne vous conduisez pas comme il faut, je partirai tout de suite.
LUI. Qu’est-ce que c’est que ce nouveau jeu?
ELLE. La continuation de l’ancien. Seulement, comme au football, après la pause, nous changeons de camp. Au restaurant, c’est moi qui vous sollicitais et maintenant c’est votre tour. Montrez-moi comment vous vous y prenez.
LUI. Pour dire vrai, je ne sais pas du tout m’y prendre.
ELLE. Je l’avais déjà remarqué.
Pause.
LUI. Avec vous, j’ai un peu de difficulté à relancer la conversation. Vous ne m’avez même pas dit comment vous vous appelez.
ELLE. Si vous voulez, appelez-moi Constance. Ou Nadine. Ou Aimée.
LUI. Et en réalité?
ELLE. ( Sans répondre à la question, elle s’approche de la fenêtre. ). Quel sale temps dehors…
LUI. ( Il s’approche d’elle et regarde aussi par la fenêtre. ). Oui, il fait froid et c’est inconfortable… Il y a quelque chose qui coince dans notre rencontre.
ELLE. Ne vous désolez pas, nous avons toute une nuit devant nous. Tout peut changer.
LUI. Vous le promettez?
ELLE. Je l’espère. Tout dépend de vous.
LUI. Et pourquoi ne me demandez-vous pas mon nom?
ELLE. Parce que je le connais.
LUI. ( Stupéfait. ). Comment ça?
ELLE. Comme ça. Je ne sais pas, cependant, comment je dois vous appeler. Il est un peu tôt pour vous appeler Serge, et « Monsieur Odintsov » me paraît trop formel.
LUI. Prenons un juste milieu. Vous pouvez m’appeler Serguéï.
ELLE. J’espère mériter le droit de vous appeler de façon plus intime.
LUI. Mais, tout de même, comment connaissez-vous mon nom? ( Après un temps de réflexion : ) Peut-être, en bas, à l’accueil?
ELLE. Peu importe. Je le connais, voilà tout.
Quelqu’un frappe légèrement à la porte.
LUI. ( Étonné. ). On frappe, ou je rêve?
ELLE. Non, vous ne rêvez pas.
LUI. ( Troublé. ). Qui cela peut-il être?
ELLE. Ouvrez, vous saurez bien.
LUI. Non.
ELLE. Vous craignez que l’on me voie dans votre chambre? N’ayez crainte, maintenant il n’y a pas de police des mœurs.
Après quelque hésitation, l’homme part. On entend un bruit sourd, des voix puis le bruit de la porte qui se ferme. L’homme réapparaît, poussant devant lui un chariot sur lequel il n’est pas difficile d’apercevoir une bouteille de champagne dans un seau à glace, des flûtes et quelques hors-d’œuvre. L’homme a l’air très perplexe.
LUI. Voici… Le champagne… Il nous vient du restaurant. Le garçon a même refusé l’argent. Il dit que c’est réglé. Bizarre. Je n’ai rien commandé.
ELLE. Il n’y a rien de bizarre. C’est un don du ciel.
LUI. ( Comprenant. ). Voilà pourquoi vous cherchiez le garçon, lorsque nous sortions!… Vous m’obligez à rougir. C’était à moi de le faire, mais ça ne m’est pas venu à l’esprit. Je suis un âne.
ELLE. Essayez de rectifier ça à l’avenir. ( Elle prend son sac à main et se dirige vers la sortie. )
LUI. Attendez, où allez-vous de nouveau?
ELLE. Rassurez-vous, je reviens.
LUI. Vous revenez, c’est sûr?
ELLE. Pensez-vous que je veuille rester sans champagne? ( Elle sort. )
L’homme, ne sachant que penser, regarde dans le couloir, revient, ôte sa veste, va à nouveau à la porte mais, à ce moment-là, la femme revient. Elle est vêtue d’une robe de soirée et tient dans ses mains une boîte et un petit bouquet de fleurs.
LUI. ( Réjoui et étonné. ). Où et comment avez-vous eu le temps de vous métamorphoser si vite?
ELLE. J’ai décidé de réactiver votre curiosité. ( Embrassant du regard la pièce : ) Eh bien, qu’attendez-vous? Pourquoi rien n’est-il prêt?
LUI. Et que faut-il préparer?
ELLE. Tout de même, quel empoté! Mettons la table ici.
Ils transportent la table au centre de la pièce.
ELLE. À présent, versez de l’eau dans le vase.
La femme sort une nappe de la boîte, en recouvre la table, pose des chandeliers et des chandelles sortis de la même boîte. L’homme, apportant un vase rempli d’eau, y met les fleurs, aide la femme à enlever du chariot le champagne, le couvert et le hors-d’œuvre. La femme installe le vase et allume les chandelles. À présent la table prend un vrai air de fête.
LUI. Où vous êtes-vous procuré tout cela? Votre absence n’a duré que deux minutes.
ELLE. C’est un secret.
LUI. Vous êtes un vrai mystère. Et d’où viennent les fleurs?
ELLE. De la forêt. Que pouvais-je faire d’autre quand vous-même n’y avez pas pensé?
LUI. Vous êtes une femme rare.
ELLE. Visiblement, c’est qu’avant vous n’avez pas eu de chance avec les femmes, c’est tout. Éteignez la lumière.
LUI. Maintenant c’est confortable et beau. J’aurais été incapable de faire pareil.
ELLE. Mais vous voyez notre rencontre comme un arrangement alors que moi je veux qu’elle soit un rendez-vous. Eh bien? C’est vous l’hôte. Peut-être, allez-vous m’inviter à m’asseoir et allez-vous ouvrir la bouteille?
LUI. C’est vous qui avez tout organisé et c’est moi qui me sens invité.
ELLE. En ce cas, je m’assois sans cérémonie.
La femme s’assoit. L’homme ouvre la bouteille de champagne et remplit les flûtes.
LUI. Vous m’offrez une fête remarquable.
ELLE. Alors buvons à cette fête. Faisons de ce jour notre première fête et nommons cette fête séparation.
Ils boivent .
LUI. Je dois avouer que, quand vous le voulez, vous savez être très charmante.
ELLE. C’est ce que je veux toujours, mais ça ne réussit pas toujours.
LUI. Ça réussit, croyez-moi. ( Il veut à nouveau l’étreindre. )
ELLE. ( S’écartant calmement de ses étreintes. ). Si vous ne savez pas où mettre vos mains, versez plutôt du vin. Mon verre est vide, ne le voyez-vous pas?
LUI. ( Regagnant sa place et remplissant les flûtes. ). À quoi buvons-nous, à présent?
ELLE. ( Haussant les épaules. ). À l’amour. Au succès. À la rencontre. ( Avec un ton légèrement moqueur : ) Ou bien, vous pouvez boire debout à la santé des belles femmes. N’êtes-vous pas un amateur follement expérimenté et connaisseur du sexe féminin?
LUI. Eh bien… Alors, je propose de passer au tutoiement.
ELLE. Pas la peine. Je n’aime pas le tutoiement entre deux personnes qui se connaissent très peu. Par exemple, un supérieur hiérarchique, allez savoir pourquoi, se croit autorisé à tutoyer ses subalternes. Très souvent ce n’est pas un signe d’intimité mais une manifestation de familiarité et de goujaterie. ( Regardant l’homme : ) Il ne faut pas chercher bien loin les exemples.
LUI. J’entends votre reproche. Mais maintenant ce « tu » sera tout autre, rien à voir avec celui d’avant. Pas méprisant, mais amical. Et il sera mutuel. Vous êtes d’accord?
ELLE. Attendons un peu. Le temps n’est pas encore venu pour cela. À propos, au sujet du «tu» méprisant. Je crois comprendre que vous n’avez pas aimé que je vienne m’asseoir à votre table et que, pour le dire simplement, je commence à vous allumer.
LUI. Eh bien, pour être honnête, ce n’était pas très beau.
ELLE. Comme vous l’avez dit auparavant, c’était immoral. Pour vous, seules les femmes d’une certaine catégorie peuvent se conduire ainsi.
LUI. En gros, oui.
ELLE. Mais si ça n’avait pas été moi mais vous qui étiez venu vous asseoir à ma table, vous étiez mis à me dire des compliments et à m’inviter à passer la nuit avec vous, ç’aurait été moral?
LUI. Eh bien… Oui, ç’aurait été moral.
ELLE. Pourquoi?
LUI. ( Haussant les épaules. ). Il faut bien que quelqu’un fasse preuve d’initiative, sinon le genre humain s’éteindrait.
ELLE. Fasse preuve d’initiative? Parfait. Mais pourquoi pas moi? Quand j’ai commencé à parler avec vous au restaurant, vous avez pris cela pour du dévergondage. Et si j’avais tenté aussi de vous étreindre, comme vous venez de le faire vous-même? Qu’auriez-vous pensé alors de moi?
LUI. À chaque jeu ses règles.
ELLE. Il en résulte que, dans ce jeu, il est juste permis aux femmes d’être la proie mais pas le chasseur. Je ne reconnais pas de telles règles.
LUI. Les femmes aussi chassent. Simplement, elles ont leurs propres procédés.
ELLE. Laissons ces plaisanteries. Je vois que toutes ces discussions sur l’égalité des sexes, les préjugés éculés, la liberté sexuelle et ainsi de suite ne valent pas un clou. Au fond, la morale reste inchangée : l’homme peut tout, la femme très peu. Elle doit rester assise, baisser timidement les yeux et attendre qu’on s’intéresse à elle. Et si je n’accepte pas cette morale, on me traite de je ne sais trop quoi. C’est bien ça?
LUI. Oui et non.
ELLE. Alors pourquoi, lorsqu’il est question de moralité, attend-on immanquablement d’une femme de la discrétion, de la pureté, de la pudeur et cætera? Pourquoi n’exige-t-on pas la même chose d’un homme? Pourquoi, pour le dire dans un style soutenu, y a-t-il des femmes déchues mais pas d’hommes déchus?
LUI. Selon vous, les normes de conduite des femmes ont été inventées par les méchants et affreux hommes? Mais elles ont leur origine dans la nature elle-même. C’est justement de ça qu’il était question, aujourd’hui, à notre conférence.
ELLE. Selon votre psychobiologie? C’est, je crois, comme ça que s’appelle votre spécialité? N’est-ce pas ennuyeux?
LUI. Que dites-vous là! ( S’animant : ) C’est extrêmement intéressant. Et savez-vous en quoi cela consiste? Le fait est que notre psychologie, nos représentations de l’interdit et du permis, du bien et du mal… ( S’interrompant. ) Excusez-moi, cela vous ennuie, sans doute.
ELLE. Pourquoi donc? Continuez.
LUI. Non, ce n’est intéressant que pour moi. Vous allez trouver ça trop spécial et abscons.
ELLE. Qu’y a-t-il là d’abscons? ( Avec le ton d’un conférencier tout à fait sérieux mais des étincelles de joie dans les yeux : ) Il me semble que vous vouliez dire que notre psychologie, nos représentations de l’interdit et du permis, du bien et du mal se forment dès le plus jeune âge sous l’influence de la famille, de l’école, des éducateurs, des enfants du même âge, des livres, des films, des coutumes et des traditions nationales, bref de notre milieu social. Au bout du compte, se forme une psychologie déterminée par la société ou, pour le dire autrement, une psychologie sociale.
L’homme l’écoute avec un étonnement grandissant.
ELLE. Mais l’être humain n’est pas seulement un être raisonnable, il est aussi un animal ayant une nature biologique. En lui se trouvent depuis sa naissance des instincts naturels, des désirs et des peurs. L’étouffement de la psychologie naturelle de l’homme par l’éducation et par la vie en société conduit à toutes sortes de complexes et même à des dysfonctionnements psychiques. Ces questions sont étudiées en détail dans les travaux capitaux de Fox, Kislevski et Zarembo.
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