Simenon, Georges - La danseuse du Gai-Moulin
- Название:La danseuse du Gai-Moulin
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Simenon, Georges - La danseuse du Gai-Moulin краткое содержание
Deux jeunes noceurs endettés – un bourgeois désaxé et le fils d'un employé – fréquentent à Liège « Le Gai-Moulin », une boîte de nuit où ils courtisent l'entraîneuse Adèle. A la fin d'une soirée qu'elle a passée, à une table voisine des jeunes gens, en compagnie d'un Levantin arrivé le jour même dans la ville, Delfosse et Chabot se laissent enfermer dans la cave de l'établissement afin de s'emparer de la recette. Dans l'obscurité, ils entr'aperçoivent ce qu'ils croient être un cadavre, celui du Levantin ; ils prennent la fuite. Le lendemain, émoi dans la presse : le corps d'Ephraïm Graphopoulos, le client de passage, est découvert à l'intérieur d'une manne d'osier abandonnée dans un jardin public. L'enquête aboutit rapidement à l'arrestation des deux jeunes gens. Mais il y a un troisième suspect : un autre client de passage, un Français, également présent au « Gai-Moulin » le soir du meurtre.
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— Eh bien ?…
Les deux jeunes gens avaient tourné le coin de la rue. Ils pouvaient laisser percer leur inquiétude.
— Rien !… Le journal de ce matin ne parle de rien !… On n’a peut-être pas encore trouvé le…
Delfosse portait une casquette d’étudiant à grande visière. C’était l’heure où tous les étudiants se dirigeaient vers l’Université. Sur le pont enjambant la Meuse, ils formaient presque un cortège.
— Ma mère est furieuse… C’est surtout à toi qu’elle en veut…
Ils traversaient le marché, se faufilaient entre les paniers de légumes et de fruits, foulaient aux pieds des feuilles de chou et de salade. Jean avait le regard fixe.
— Dis !… Pour l’argent ?… Nous sommes le 15…
Ils changèrent de trottoir, parce qu’ils passaient en face d’un marchand de tabac à qui ils devaient une cinquantaine de francs.
— Je sais bien… Ce matin, j’ai regardé dans le portefeuille de mon père… Il n’y avait que des gros billets…
Et Delfosse ajouta plus bas :
— Ne t’en fais pas… Tout à l’heure, j’irai chez mon oncle, rue Léopold… C’est bien rare qu’on ne me laisse pas seul un instant dans le magasin…
Jean connaissait la maison, la principale chocolaterie de Liège. Il imaginait son ami glissant la main dans le tiroir-caisse.
— Quand est-ce que je te vois ?
— Je t’attendrai à midi.
Ils atteignaient l’étude du notaire Lhoest, où Chabot travaillait. Ils se serrèrent la main, sans se regarder, et Jean eut une impression de malaise, comme si la poignée de main de son ami n’était pas la même que d’habitude.
Il est vrai que maintenant ils étaient complices !
Jean avait une table dans l’antichambre. Dernier venu, sa tâche consistait surtout à coller des timbres sur les enveloppes, à trier le courrier et à faire les courses en ville.
Ce matin-là, il travaillait sans rien dire, sans regarder personne, avec l’air de vouloir passer inaperçu. Il guettait surtout le premier clerc, un homme d’une cinquantaine d’années, d’aspect sévère, de qui il dépendait.
À onze heures, il ne s’était encore rien passé, mais un peu avant midi le premier clerc s’approcha de lui :
— Vous avez les comptes de la petite caisse, Chabot ?
Depuis le matin, Jean préparait une réponse qu’il récita en regardant ailleurs.
— Excusez-moi, monsieur Hosay, aujourd’hui, j’ai mis un autre costume et j’ai laissé, chez moi, le carnet et l’argent. Je vous donnerai les comptes après midi…
Il était blême. Le premier clerc s’en étonna.
— Vous êtes malade ?
— Non… Je ne sais pas… Peut-être un peu…
La petite caisse, c’était un compte à part dans l’étude, l’argent nécessaire aux timbres, à l’expédition des recommandés et en général à toutes les petites dépenses courantes. Deux fois par mois, le 15 et le 30, on remettait à Jean une certaine somme et il inscrivait les dépenses dans un carnet.
Les employés s’en allaient. Le jeune homme, dehors, chercha Delfosse des yeux, l’aperçut non loin de la vitrine du marchand de tabac, fumant une cigarette à bout doré.
— Alors ?
— Ici, c’est payé !
Ils marchèrent. Ils avaient besoin de sentir la foule couler autour d’eux.
— Viens au Pélican. Je suis allé chez mon oncle. Je n’ai eu que quelques secondes. Alors, j’ai plongé la main… Sans le vouloir, j’ai pris trop…
— Combien ?
— Presque deux mille…
Le chiffre effraya Chabot.
— Voilà trois cents francs pour la petite caisse. Nous allons partager le reste.
— Mais non !
Ils étaient aussi fiévreux l’un que l’autre, avec la différence que l’insistance de Delfosse était presque menaçante.
— C’est naturel ! Est-ce que nous ne faisons pas toujours part à deux ?
— Je n’ai pas besoin de cet argent.
— Moi non plus.
Au premier étage d’une maison, ils regardèrent machinalement un balcon de pierre : c’était la chambre meublée qu’habitait Adèle, la danseuse du Gai-Moulin.
— Tu n’es pas passé là-bas ?
— J’ai pris la rue du Pot-d’Or… Les portes étaient ouvertes, comme tous les matins… Victor et Joseph balayaient…
Jean serrait les doigts les uns dans les autres à les faire craquer.
— Pourtant tu as bien vu, cette nuit, n’est-ce pas ?…
— Je suis sûr que c’était le Turc ! martela Delfosse en frissonnant.
— Et il n’y avait pas de police dans la rue ?
— Rien ! Tout était normal… Victor, qui m’a aperçu, m’a crié bonjour…
Ils entraient au Pélican, s’asseyaient à une table près de la devanture, commandaient de la bière anglaise. Et aussitôt Jean remarquait un consommateur, presque en face de lui.
— Ne te retourne pas… Regarde dans la glace… Il était cette nuit au… Tu sais ce que je veux dire…
— Le gros !… Oui, je le reconnais…
C’était le client entré le dernier au Gai-Moulin, le personnage large et puissant qui avait bu de la bière.
— Il ne doit pas être de Liège.
— Il fume du tabac français. Attention ! il nous observe.
— Garçon ! appela Delfosse. Cela nous fait combien ? On vous devait quarante-deux francs, je crois ?
Il tendit un billet de cent, en laissa voir quelques autres.
— Payez-vous !
Ils n’étaient bien nulle part. À peine assis, ils se remirent en marche et l’inquiétude poussa Chabot à se retourner.
— L’homme nous suit ! En tout cas, il est derrière nous…
— Tais-toi ! Tu finiras par me fiche la frousse. Pourquoi nous suivrait-il ?
— On a pourtant dû trouver le… le Turc… Ou alors, il n’était pas mort…
— Mais tais-toi donc ! gronda Delfosse avec une dureté accrue.
Ils parcoururent trois cents mètres en silence.
— Tu crois que nous devons aller là-bas ce soir ?
— Bien sûr ! Cela n’aurait pas l’air naturel si…
— Dis donc ! Peut-être qu’Adèle sait quelque chose ?
Jean avait mal aux nerfs. Il ne savait où regarder, ni que dire. Il n’osait pas se retourner et il sentait derrière lui la présence de l’homme aux larges épaules.
— S’il traverse la Meuse sur nos talons, c’est qu’il nous suit !
— Tu rentres chez toi ?
— Il faut bien… Ma mère est furieuse…
Il aurait été capable d’éclater soudain en sanglots, là, au milieu de la rue.
— Il passe le pont… Tu vois qu’il nous suit !…
— Tais-toi !… À ce soir… Je suis arrivé…
— René !
— Quoi ?…
— Je ne veux pas garder tout cet argent… Écoute !…
Mais Delfosse rentra chez lui avec un haussement d’épaules. Jean marcha plus vite, en regardant dans les vitrines pour s’assurer qu’on le suivait toujours.
Dans les rues calmes du quartier d’Outre-Meuse, il n’y eut plus de doute possible. Et alors ses jambes mollirent. Il faillit s’arrêter, pris de vertige. Mais, au contraire, il marcha plus vite, il fut comme tiré en avant par la peur.
Quand il arriva chez lui, sa mère questionna :
— Qu’est-ce que tu as ?
— Rien…
— Tu es tout pâle… On dirait que tu es vert…
Et, rageuse :
— C’est joli, pas vrai ?… À ton âge, te mettre dans des états pareils !… Où as-tu encore traîné, cette nuit ?… Et en quelle compagnie ?… Je ne comprends pas ton père, qui n’est pas plus sévère… Allons ! mange…
— Je n’ai pas faim.
— Encore ?
— Laisse-moi, mère, veux-tu ?… Je ne suis pas bien… Je ne sais pas ce que j’ai…
Mais le regard aigu de Mme Chabot ne se laissait pas attendrir. C’était une petite personne sèche, nerveuse, qui trottait du matin au soir.
— Si tu es malade, je vais faire venir le médecin.
— Non ! de grâce…
Des pas dans l’escalier. On aperçut la tête d’un étudiant à travers la porte vitrée de la cuisine. Il frappa, montra un visage inquiet, méfiant.
— Vous connaissez l’homme qui se promène dans la rue, madame Chabot ?
Il avait un fort accent slave. Ses yeux étaient ardents. Il s’emportait à la moindre occasion.
Il avait dépassé l’âge habituel des étudiants. Mais il était inscrit régulièrement à l’Université, dont il ne suivait jamais les cours.
On savait qu’il était Géorgien, qu’il s’était occupé de politique dans son pays. Il se prétendait noble.
— Quel homme, monsieur Bogdanowski ?
— Venez…
Il l’entraînait vers la salle à manger, dont la fenêtre donnait sur la rue. Jean hésitait à les suivre. Il finit pourtant par y aller, lui aussi.
— Il y a un quart d’heure qu’il est là, à faire les cent pas… Je m’y connais !… C’est sûrement quelqu’un de la police…
— Mais non ! riposta Mme Chabot, optimiste. Vous voyez de la police partout ! C’est tout simplement quelqu’un qui a un rendez-vous…
Le Géorgien lui jeta néanmoins un regard soupçonneux, grommela quelque chose dans sa langue et remonta chez lui. Jean avait reconnu l’homme aux larges épaules.
— Viens manger, toi ! Et ne fais pas de manières, hein ! Sinon, au lit, et le médecin tout de suite…
M. Chabot ne rentrait pas de son bureau à midi. On déjeunait dans la cuisine, où Mme Chabot n’était jamais assise, allant et venant de la table à son fourneau.
Tandis que Jean, tête basse, essayait d’avaler quelques bouchées, elle l’observait, et soudain elle remarqua un détail de toilette.
— D’où vient encore cette cravate ?
— Je… c’est René qui me l’a donnée…
— René, toujours René. Et tu n’as pas plus d’amour-propre que cela ? J’en ai honte pour toi ! Des gens qui ont peut-être de l’argent, mais qui ne sont pas recommandables pour la cause ! Les parents ne sont même pas mariés…
— Maman !
D’habitude, il disait mère. Mais il voulait être suppliant. Il était à bout. Il ne demandait rien, sinon la paix pendant les quelques heures qu’il était obligé de passer chez lui. Il imaginait l’inconnu faisant les cent pas en face, juste devant le mur de l’école où il avait passé ses premières années.
— Non, mon fils ! Tu files un mauvais coton, c’est moi qui te le dis ! Il est temps que cela change, si tu ne veux pas tourner mal comme ton oncle Henry…
C’était le cauchemar, cette évocation de l’oncle qu’on rencontrait parfois, ivre mort, ou bien qu’on apercevait sur une échelle en train de repeindre la façade d’une maison.
— Et pourtant, il avait fait des études, lui ! Il pouvait prétendre à n’importe quelle situation…
Jean se leva, la bouche pleine, arracha littéralement son chapeau du portemanteau et s’enfuit.
À Liège, certains journaux ont une édition du matin, mais l’édition importante paraît à deux heures de l’après-midi. Chabot marcha vers le centre de la ville dans une sorte de nuage ensoleillé qui brouillait sa vue et il se réveilla, la Meuse franchie, en entendant crier :
— Demandez la Gazette de Liège !… La Gazette de Liège qui vient de paraître… Le cadavre de la malle d’osier !… Horribles détails… Demandez la Gazette de Liège !…
À côté de lui, à moins de deux mètres, l’homme aux larges épaules achetait le journal, attendait sa monnaie. Jean fouilla dans sa poche, y trouva les billets qu’il avait enfouis pêle-mêle, chercha en vain des petites pièces. Alors il reprit sa route, poussa un peu plus tard la porte de l’étude où les employés étaient déjà arrivés.
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