Simenon, Georges - Le port des brumes
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Simenon, Georges - Le port des brumes краткое содержание
Quand on avait quitté Paris, vers trois heures, la foule s’agitait encore dans un frileux soleil d’arrière-saison. Puis, vers Mantes, les lampes du compartiment s’étaient allumées. Dès Evreux, tout était noir dehors. Et maintenant, à travers les vitres où ruisselaient des gouttes de buée, on voyait un épais brouillard qui feutrait d’un halo les lumières de la voie. Bien calé dans son coin, la nuque sur le rebord de la banquette, Maigret, les yeux mi-clos, observait toujours, machinalement, les deux personnages, si différents l’un de l’autre, qu’il avait devant lui. Le capitaine Joris dormait, la perruque de travers sur son fameux crâne, le complet fripé. Et Julie, les deux mains sur son sac en imitation de crocodile, fixait un point quelconque de l’espace, en essayant de garder, malgré sa fatigue, une attitude réfléchie. Joris ! Julie !
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— C’est toi, Louis ?
C’était Lannec, à bord du Saint-Michel. Il avait entendu des pas. Il passait la tête par l’écoutille. Il devait savoir que le marin n’était pas seul, car il prononça très vite, en bas breton :
— Saute sur le gaillard d’avant et on file !
Maigret, qui avait compris, attendait, incapable de savoir, dans l’ombre, où commençait le Saint-Michel et où il finissait, ne voyant de son compagnon qu’une masse hésitante dont la pluie faisait luire les épaules.
X
Les trois du bateau
Un coup d’œil vers le trou noir qu’était le large ; un autre plus furtif à Maigret. Grand-Louis haussa les épaules, demanda au commissaire, dans un grognement :
— Vous montez à bord ?…
Maigret s’aperçut que Lannec tenait quelque chose à la main : un bout d’amarre. Il suivit celle-ci des yeux, la vit qui tournait autour d’une bitte et revenait à bord. Autrement dit, le Saint-Michel était amarré en double, ce qui lui permettait d’appareiller sans mettre un homme à terre.
Le commissaire ne dit rien. Il savait le port désert. Julie devait sangloter dans sa cuisine, à trois cents mètres de là, et à part elle, les êtres les plus proches étaient blottis dans la chaleur de la Buvette de la Marine.
Il posa un pied sur la lisse, sauta sur le pont, suivi par Louis. Malgré la protection des jetées, l’eau de l’avant-port était agitée et le Saint-Michel était soulevé à chaque vague comme par une aspiration puissante.
Rien que quelques reflets jaunes sur des choses mouillées dans le noir. Une vague silhouette, à l’avant : le capitaine, qui regardait Louis avec étonnement. Il portait de hautes bottes caoutchoutées, un huilé, un suroît. Il ne lâchait pas son filin.
Et nul ne prenait une initiative. On attendait quelque chose. Les trois hommes devaient observer Maigret, tellement étranger à eux, avec son pardessus à col de velours et son chapeau melon qu’il maintenait de la main.
— Vous ne partirez pas cette nuit ! dit-il.
Pas de protestation. Mais un coup d’œil échangé de plus près entre Lannec et Grand-Louis. Cela voulait dire : « On part quand même ? » — « Vaut mieux pas… »
Les rafales devenaient si violentes qu’on pouvait à peine tenir sur le pont, et ce fut Maigret encore qui se dirigea vers l’écoutille, qu’il connaissait.
— On va causer… Appelez aussi l’autre matelot…
Il préférait ne laisser personne derrière lui. Les quatre hommes descendirent l’escalier roide. On retira les cirés et les bottes. La lampe à cardan était allumée et il y avait des verres sur la table, à côté d’une carte marine zébrée de traits de crayon et maculée de graisse.
Lannec mit deux briquettes dans le petit poêle, hésita à offrir à boire à son visiteur qu’il regardait de travers. Quant au vieux Célestin, il était allé se tasser dans un coin, hargneux, inquiet, se demandant pourquoi on le faisait pénétrer dans le poste arrière.
Une impression très nette se dégageait des attitudes : personne ne voulait parler, parce que personne ne savait où on en était. Les yeux du capitaine interrogeaient Grand-Louis, qui lui répondait par des regards désespérés.
Ce qu’il avait à dire n’exigeait-il pas de longues explications ?
— Vous avez bien réfléchi ? grommela Lannec après avoir toussé pour s’éclaircir la voix, qu’il avait enrouée.
Maigret s’était assis sur un banc, les deux coudes sur la table. Il jouait machinalement avec un verre vide, si gras qu’il n’était plus transparent.
Grand-Louis, debout, devait pencher la tête pour ne pas toucher le plafond. Lannec, par contenance, tripotait quelque chose dans l’armoire.
— Réfléchi à quoi ?
— Je ne sais pas quels sont vos droits. Ce que je sais, c’est que je ne dépends, moi, que des autorités maritimes. Elles seules ont le droit d’empêcher un bateau d’entrer dans un port ou d’en sortir…
— Et alors ?
— Vous m’empêchez de quitter Ouistreham… J’ai un chargement à prendre à La Rochelle, avec dommages et intérêts à la clé par journée de retard…
Cela s’engageait mal, sur un ton sérieux, semi-officiel. Maigret connaissait ces discours-là ! Est-ce que le maire ne l’avait pas menacé d’une façon à peu près pareille ? Puis Jean Martineau, qui parlait, lui, non des autorités maritimes, mais de son consul ?
Il fut un moment à aspirer fortement l’air, à leur lancer à tous trois un regard rapide, de ses prunelles qui devenaient joyeuses.
— Fais pas le malin ! dit-il en breton. Et verse plutôt à boire.
Cela pouvait rater. Le vieux matelot fut le premier à se tourner vers Maigret avec étonnement.
Grand-Louis se dérida. Lannec questionna, pas encore dégelé :
— Vous êtes Breton ?
— Pas tout à fait… Je suis de la Loire… Seulement, j’ai fait une partie de mes études à Nantes…
Une moue ! La moue des Bretons de la côte à qui on parle des Bretons de l’intérieur, et surtout des demi-Bretons de la région nantaise.
— Il n’y a plus de ce schiedam de l’autre jour ?
Lannec prit la bouteille, remplit les verres, lentement, parce qu’il était heureux d’avoir une contenance. Il ne savait pas encore ce qu’il devait faire. Maigret était là, tout rond, cordial, la pipe aux dents, le chapeau rejeté sur la nuque, à s’installer confortablement.
— Tu peux t’asseoir, Grand-Louis…
L’autre obéit. La gêne n’était pas dissipée, mais elle était d’une autre sorte. Ces hommes s’en voulaient de ne pas répondre par la cordialité. Et, pourtant, ils étaient obligés de se tenir sur leurs gardes.
— À votre santé, les enfants ! Et avouez qu’en vous empêchant de prendre la mer cette nuit je vous évite un vilain coup de tabac…
— C’est surtout la passe… murmura Lannec en buvant une gorgée d’alcool… Une fois au large, ça va… Mais avec le courant de l’Orne, et tous les bancs de sable, la passe est mauvaise… Chaque année, il y en a quelques-uns qui s’échouent…
— Le Saint-Michel n’a jamais eu de malheur !
L’homme se hâta de toucher du bois. Célestin grogna de mauvaise humeur en entendant parler de malheur.
— Le Saint-Michel ? C’est peut-être le meilleur voilier de la côte… Tenez ! Il y a deux ans, par forte brume, il est allé se mettre au plein sur les cailloux de la côte anglaise… Il y avait un ressac d’enfer… Un autre y serait resté… Eh bien ! une fois remis à flot par la marée suivante, il n’a même pas eu besoin d’aller en cale sèche…
Sur ce terrain-là, Maigret sentait qu’on pouvait s’entendre. Mais il n’était pas disposé à parler navigation toute la nuit. Les vêtements mouillés commençaient à dégager de la vapeur, des filets d’eau dégoulinaient le long de l’escalier. Et pour tout dire, le commissaire supportait mal le balancement de plus en plus accentué du bateau, qui de temps en temps donnait un grand coup de flanc sur les pilotis.
— Ça fera un beau yacht !… prononça-t-il en regardant ailleurs.
Quand même ! Lannec tressaillit.
— Oui, ça pourrait faire un beau yacht ! corrigea-t-il. Rien que le pont à changer. Alléger un peu la voilure, surtout dans ses hauts…
— Le Norvégien a signé ?
Lannec regarda vivement Grand-Louis qui soupira. Ils auraient donné gros, ces deux-là, pour avoir seulement quelques secondes d’entretien en tête à tête. Qu’est-ce que Louis avait raconté ? Qu’est-ce que le capitaine pouvait dire ?
Grand-Louis avait un air buté. Il ne se faisait pas d’illusions. Impossible d’expliquer à son compagnon ce qui se passait. C’était tellement compliqué !
Et, naturellement, cela allait amener des malheurs ! Il préféra boire. Il se versa de l’alcool. Il avala d’un trait le contenu de son verre et eut pour le commissaire un regard résigné, à peine agressif.
— Quel Norvégien ?
— Enfin, le Norvégien qui n’est pas tout à fait Norvégien… Martineau… Ce n’est pourtant pas à Tromsö qu’il a vu le Saint-Michel, puisque la goélette n’est jamais montée si haut dans le Nord…
— Remarquez qu’elle le pourrait ! Elle irait tout comme jusqu’à Arkhangelsk…
— Quand en prend-il livraison ?
Le vieux matelot ricana, dans son coin. Un ricanement dont l’ironie ne s’adressait pas à Maigret, mais aux trois hommes du bord, lui compris.
Et Lannec se résignait à une réponse piteuse :
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire !
Il reçut une bourrade dans les côtes.
— Imbécile !… Allons, mes enfants !… Cessez de montrer des têtes d’enterrement ou plutôt des têtes butées de sacrés Bretons que vous êtes… Martineau a promis d’acheter la goélette. Est-ce qu’il l’a achetée pour de bon ?…
Une inspiration.
— Passez-moi donc le rôle d’équipage…
Il sentit qu’il avait touché juste.
— Je ne sais pas où il…
— Puisque je te dis de ne pas faire l’imbécile, Lannec ! Passe-moi le rôle, tonnerre de Brest !
Il jouait le faux bourru, la bonne brute. Le capitaine alla chercher dans l’armoire une serviette tout usée, devenue grise à force de servir. C’était plein de papiers officiels auxquels se mêlaient des lettres d’affaires à en-tête de courtiers maritimes.
Un papier neuf, ou plutôt une grande couverture jaune, contenant des feuillets d’un format impressionnant : c’était le rôle d’équipage. Il ne datait que d’un mois et demi, exactement du 11 septembre, c’est-à-dire cinq jours avant la disparition du capitaine Joris.
Goélette Saint-Michel, 270 tonneaux de jauge brute, armée en cabotage. Propriétaire armateur : Louis Legrand, de Port-en-Bessin. Capitaine : Yves Lannec. Matelot : Célestin Grolet.
Grand-Louis se versait une nouvelle rasade. Lannec baissait la tête avec embarras.
— Tiens ! tiens ! C’est toi le propriétaire du bateau, à cette heure, Grand-Louis ?
Pas de réponse. Dans son coin, le Célestin mordait un grand coup à sa chique de tabac.
— Écoutez, mes enfants ! On ne va pas perdre de temps pour si peu. Je ne suis pas beaucoup plus bête que vous, hein ? Encore que je n’y connaisse pas grand-chose à la vie de la mer ! Grand-Louis est sans le sou. Un bateau comme celui-ci vaut au moins cent cinquante mille francs…
— Je ne l’aurais pas donné à ce prix-là ! riposta Lannec.
— Mettons deux cent mille… Donc, Grand-Louis a acheté le Saint-Michel pour le compte de quelqu’un ! Mettons pour le compte de Jean Martineau. Pour une raison ou pour une autre, celui-ci n’a pas envie qu’on sache qu’il est propriétaire de la goélette… À votre santé !…
Célestin haussait les épaules, comme si toute cette histoire-là l’eût dégoûté profondément.
— Est-ce que Martineau était à Fécamp le 11 septembre, quand la vente a eu lieu ?
Les autres se renfrognaient. Louis prit la chique restée sur la table et y mordit à son tour, tandis que Célestin étoilait le plancher de la cabine de longs jets de salive.
Il y eut une panne à la conversation, parce que la mèche de la lampe charbonnait, faute de pétrole. Il fallut aller en chercher un bidon sur le pont. Lannec en revint détrempé. On resta l’espace d’une minute dans l’obscurité et, après, on se retrouva chacun à la même place.
— Martineau y était ! J’en suis sûr ! Le bateau a été acheté au nom de Grand-Louis, et Lannec est resté à bord, peut-être définitivement, peut-être seulement pour un temps…
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