Simenon, Georges - Maigret et son mort
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Il y avait trente ans que Maigret voyait ces mots-là, chaque jour, matin et soir, avec, en dessous, la vaste porte de l’entrepôt toujours flanquée de deux ou trois camions portant les mêmes mots, et il n’en était pas écœuré.
Au contraire ! Cela lui faisait plaisir. Il les caressait en quelque sorte du regard. Puis, invariablement, il regardait plus haut, le derrière d’une maison lointaine, avec du linge qui séchait aux fenêtres et, à l’une de celles-ci, dès que le temps était doux, un géranium rouge.
Ce n’était probablement pas le même géranium. Il aurait juré, en tout cas, que le pot de fleurs était là, comme lui, depuis trente ans. Et, pendant tout ce temps, pas une fois Maigret n’avait vu quelqu’un se pencher sur l’appui de la fenêtre, ni arroser la plante. Quelqu’un habitait la chambre, c’était certain, mais ses heures ne devaient pas coïncider avec celles du commissaire.
— Vous pensez, monsieur Maigret, qu’en votre absence vos subordonnés mènent l’enquête avec toute la diligence désirable ?
— J’en suis persuadé, monsieur Coméliau. J’en suis même sûr. Vous ne pouvez savoir à quel point on est bien, pour diriger une enquête de cette sorte, dans une pièce calme et surchauffée, dans un fauteuil, chez soi, loin de toute agitation, avec seulement un téléphone à portée de la main, près du pot de tisane. Je vais vous confier un petit secret : je me demande si, cette enquête n’existant pas, je serais malade. Je ne le serais pas, évidemment, puisque c’est place de la Concorde, la nuit où l’on a découvert le corps que j’ai attrapé froid. Ou encore le matin, au petit jour, quand nous avons marché, le long des quais, le docteur Paul et moi, après l’autopsie. Mais ce n’est pas ce que je veux dire. Sans l’enquête, le rhume ne serait qu’un rhume qu’on traite par le mépris, vous comprenez ?
Le visage du juge Coméliau, dans son cabinet, devait être jaune, peut-être verdâtre, et la pauvre M meMaigret ne savait plus à quel saint se vouer. Elle qui avait tant de respect pour les situations acquises, pour toutes les hiérarchies !
— Mettons qu’ici, chez moi, avec ma femme pour me soigner, je me sente beaucoup plus tranquille pour penser à l’enquête et pour la diriger. Personne ne me dérange, ou si peu...
— Maigret ! intervint sa compagne.
— Chut !
Le juge parlait.
— Vous trouvez normal qu’après trois jours cet homme ne soit pas encore identifié ? Son portrait a paru dans tous les journaux. D’après ce que vous m’avez dit vous-même, il y a une femme...
— Il me l’a dit en effet.
— Laissez-moi parler, je vous prie. Il a une femme, probablement des amis. Ils a aussi des voisins, un propriétaire, que sais-je ? Des gens ont l’habitude de le voir passer dans la rue à certaines heures. Or personne ne s’est encore présenté pour le reconnaître ou pour signaler sa disparition. Il est vrai que tout le monde ne connaît pas le chemin du boulevard Richard-Lenoir.
Pauvre boulevard Richard-Lenoir ! Pourquoi diable avait-il si mauvaise réputation ? Évidemment, il débouchait à la Bastille. Évidemment aussi il était flanqué de petites rues populeuses. Et le quartier était plein d’ateliers, d’entrepôts. Cependant le boulevard était large, avec même de l’herbe au milieu. Il est vrai qu’elle poussait au-dessus du métro, dont les bouches s’ouvraient par-ci, par-là, tièdes et sentant l’eau de Javel, et que toutes les deux minutes, au passage des rames, les maisons étaient prises d’un curieux frémissement.
Question d’habitude. Des amis, des collègues, cent fois depuis trente ans, lui avaient trouvé un appartement dans ce qu’ils appelaient des quartiers plus gais. Il allait les visiter. Il grommelait :
— C’est bien, évidemment...
— Et quelle vue, Maigret !
— Oui...
— Les pièces sont grandes, claires...
— Oui... C’est parfait... Je serais ravi d’habiter ici... Seulement...
Il prenait son temps avant de soupirer en hochant la tête :
— ... Il faudrait déménager !
Tant pis pour ceux qui n’aimaient pas le boulevard Richard-Lenoir. Tant pis pour le juge Coméliau.
— Dites-moi, monsieur le juge, vous est-il arrivé de vous enfoncer un petit pois sec dans le nez ?
— Comment ?
— Je dis : un petit pois sec. Je me souviens que nous jouions à ça quand j’étais enfant. Essayez. Regardez-vous ensuite dans la glace. Vous serez surpris du résultat. Je parie qu’avec un pois dans une des narines vous passerez à côté des gens qui vous voient tous les jours sans qu’ils vous reconnaissent. Rien ne change davantage une physionomie. Et ce sont les personnes les plus habituées à nous qui sont les plus déroutées par le moindre changement.
« Or vous n’ignorez pas que le visage de notre homme a été déformé beaucoup plus sévèrement que par un petit pois dans le nez.
« Il y a autre chose. Les hommes ont peine à imaginer que leur voisin de palier, leur collègue de bureau, le garçon de café qui les sert chaque midi puisse tout à coup devenir différent de ce qu’il est, se transformer en assassin ou en victime, par exemple. On apprend les crimes par les journaux, et on se figure que cela se passe dans un autre monde, dans une autre sphère. Pas dans sa rue. Pas dans sa maison.
— En somme, vous trouvez normal que personne ne l’ait encore reconnu ?
— Je ne m’en étonne pas outre mesure. J’ai vu le cas d’une noyée pour qui cela a pris six mois. Et c’était au temps de l’ancienne morgue, quand la réfrigération n’existait pas et quand un filet d’eau fraîche coulait seulement d’un robinet sur chaque corps !
M meMaigret soupira, renonçant à le faire taire.
— Bref, vous êtes satisfait. Un homme a été tué et, après trois jours, non seulement nous n’avons aucune trace de l’assassin, mais nous ne savons rien de la victime.
— Je sais des tas de petites choses, monsieur le juge.
— Si petites, sans doute, qu’elles ne méritent pas de m’être communiquées, encore que je sois saisi de l’instruction.
— Tenez, par exemple. L’homme était coquet. Peut-être pas avec goût, mais coquet, comme l’indiquent ses chaussettes et sa cravate. Or, avec un pantalon gris et une gabardine, il portait des chaussures en chevreau noir, des chaussures très fines.
— Fort intéressant, en effet !
— Fort intéressant, oui. Surtout qu’il portait aussi une chemise blanche. N’auriez-vous pas pensé qu’un homme aimant les chaussettes mauves et les cravates à ramages aurait préféré une chemise de couleur, tout au moins rayée ou à petits dessins ? Entrez dans un bistrot comme ceux où il nous a conduits et où il semblait à son aise. Vous y verrez peu de chemises entièrement blanches.
— Vous en concluez ?
— Attendez. Dans deux de ces bistrots au moins – Torrence y est retourné – il a commandé une « Suze-citron » comme s’il en avait l’habitude.
— Nous connaissons donc ses goûts en matière d’apéritifs !
— Vous avez déjà bu de la Suze, monsieur le juge ? C’est une boisson amère, assez peu chargée en alcool. Ce n’est pas un de ces apéritifs que l’on sert à tout bout de champ, et j’ai eu l’occasion de remarquer que ceux qui l’ont adoptée sont, le plus souvent, des gens qui ne vont pas au café boire pour se donner le petit coup de gaieté de l’apéritif, mais ceux qui y vont professionnellement, les voyageurs de commerce, par exemple, obligés d’accepter de nombreuses tournées.
— Vous en déduisez que le mort était voyageur de commerce ?
— Non.
— Alors ?
— Attendez. Cinq ou six personnes l’ont vu, dont nous possédons les témoignages. Aucune d’entre elles ne nous en donne une description détaillée. La plupart parlent d’un petit bonhomme gesticulant. J’allais oublier un détail que Moers a découvert ce matin. C’est un garçon consciencieux. Il n’est jamais satisfait de son travail et il y revient de lui-même sans qu’on le lui demande. Eh bien ! Moers vient de découvrir que le mort marchait en canard.
— Comment ?
— En canard ! Les pointes des pieds en dehors, si vous préférez.
Il fit signe à M meMaigret de lui bourrer une pipe et surveilla l’opération du coin de l’œil, recommandant par gestes de ne pas trop tasser le tabac.
— Je parlais donc des descriptions que nous avons de lui. Elles son vagues, et pourtant deux personnes sur cinq ont la même impression. « Je ne suis pas sûr..., dit le patron des Caves du Beaujolais . C’est imprécis... Pourtant, il me rappelle quelque chose... Mais quoi ? » Or ce n’est pas un acteur de cinéma. Pas même un figurant. Un inspecteur a fait le tour des studios. Ce n’est pas non plus un homme politique, ni un magistrat...
— Maigret ! s’exclamait sa femme.
Il allumait sa pipe, sans cesser de parler, entrecoupant les mots par des bouffées.
— Demandez-vous, monsieur le juge, à quelle profession ces détails peuvent correspondre.
— Je n’apprécie pas les charades.
— Quand on est forcé de garder la chambre, vous savez, on a le temps de réfléchir. J’allais oublier le plus important. On a, bien entendu, cherché dans des milieux différents. Les courses cyclistes et les matches de football n’ont rien donné. J’ai fait aussi questionner tous les tenanciers du P. M. U.
— Pardon ?
— Pari-Mutuel-Urbain... Vous connaissez ces cafés où l’on peut jouer aux courses sans se déranger... je ne sais pas pourquoi, je voyais bien mon bonhomme hanter les agences du P. M. U... Cela n’a rien donné non plus...
Il avait une patience angélique. On aurait dit qu’il étirait à plaisir cet entretien téléphonique.
— Par contre, aux courses, Lucas a eu plus de chance... Cela a été long... On ne peut parler de reconnaissance formelle... Toujours à cause des déformations du visage... N’oubliez pas non plus qu’on n’est pas habitué à voir les gens morts, mais vivants, et que le fait d’être transformé en cadavre change beaucoup un homme... Pourtant, sur les hippodromes, quelques personnes se souviennent de lui... Ce n’était pas un client du pesage, mais de la pelouse... D’après un marchand de tuyaux, il était assez assidu...
— Cela ne vous a néanmoins pas suffi pour découvrir son identité ?
— Non. Mais ça et le reste, tout ce que je vous ai raconté, me permet de dire, presque à coup sûr, qu’il était dans la limonade.
— La limonade ?
— C’est le terme consacré, monsieur le juge. Il englobe les garçons de café, les plongeurs, les barmen et même les patrons. C’est un mot professionnel pour désigner tout ce qui s’occupe de la boisson, à l’exclusion de la restauration. Remarquez que tous les garçons de café se ressemblent. Je ne dis pas qu’ils se ressemblent réellement, mais ils ont un air de famille. Cent fois il vous arrivera d’avoir l’impression de reconnaître un garçon que vous n’avez jamais vu.
« La plupart ont les pieds sensibles, ce qui se conçoit. Regardez leurs pieds. Ils portent des chaussures fines et souples, presque des pantoufles. Vous ne verrez jamais un garçon de café ou un maître d’hôtel avec des souliers de sport à triple semelle. Ils ont aussi, professionnellement, l’habitude des chemises blanches.
« Je ne prétends pas que ce soit obligatoire, mais il y en a un pourcentage important qui marche en canard.
« J’ajoute que, pour une raison qui m’échappe, les garçons de café ont un goût prononcé pour les courses de chevaux et que beaucoup d’entre eux, qui travaillent de bonne heure le matin, ou de nuit, fréquentent assidûment les hippodromes.
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