Simenon, Georges - Lécluse n°1
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Simenon, Georges - Lécluse n°1 краткое содержание
Quand on observe des poissons à travers une couche d’eau qui interdit entre eux et nous tout contact, on les voit rester longtemps immobiles, sans raison, puis d’un frémissement de nageoires aller un peu plus loin pour n’y rien faire qu’attendre à nouveau.
C’est dans le même calme, comme sans raison aussi, que le tramway 13, le dernier « Bastille-Créteil », traîna ses lumières jaunâtres tout le long du quai des Carrières. Au coin d’une rue, près d’un bec de gaz vert, il fit mine de s’arrêter, mais le receveur agita sa sonnette et le convoi fonça vers Charenton. Derrière lui, le quai restait vide et stagnant comme un paysage du fond de l’eau. A droite, des péniches flottaient sur le canal, avec de la lune tout autour.
Un filet d’eau se faufilait par une vanne mal fermée de l’écluse, et c’était le seul bruit sous le ciel encore plus quiet et plus profond qu’un lac.
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Il disait cela assez mollement, car il s’était opéré en lui un changement sensible. On le sentait moins dur, moins sûr de lui. Il avait perdu cet orgueil du propriétaire qui fait visiter son fief.
— Vous avez un gosse ? questionna-t-il avec ce regard en coin que Maigret commençait à connaître.
— Je n’ai eu qu’une petite fille, qui est morte.
— Moi, j’en ai ! Un instant ! Je ne vous demande même pas de me promettre le silence car, si vous aviez le malheur de dire un mot, je vous casserais la gueule. J’ai d’abord les deux que vous connaissez, la fille qui est aussi lamentable que sa mère, puis le garçon. Pour lui, je ne sais pas encore, mais je ne le vois pas devenir quelque chose. Vous l’avez rencontré ? Non ? Gentil, timide, bien élevé, affectueux et mal portant ! Voilà ! Seulement, j’ai une autre fille. Vous avez parlé tout à l’heure de Gassin. C’est un bon type. N’empêche qu’il a eu une femme étonnante et que j’ai couché avec elle. Il n’en sait rien. S’il l’apprenait, il serait capable de tout, car il ne vient pas une seule fois à Paris sans aller porter des fleurs au cimetière. Après seize ans !
Ils avaient franchi le pont de la Tournelle et pénétraient dans l’île Saint-Louis toute baignée de paix provinciale. Un homme en casquette de marinier sortit d’un café à leur passage, courut après Ducrau. Maigret resta à l’écart tandis qu’ils échangeaient quelques phrases, et pendant ce temps il ne cessa d’avoir sur la rétine l’image d’une Aline plus irréelle que jamais.
Tout à l’heure, déjà, il avait évoqué la Toison-d’Or glissant sur les canaux luisants, la fille blonde à la barre, le vieux derrière ses chevaux et, sur le pont, étendu dans un hamac, ou à même le bois brûlant et résineux, un convalescent trop studieux.
— Entendu pour dimanche en huit, cria la voix de Ducrau derrière lui.
Et il ajouta pour Maigret :
— Une petite fête qu’on organise à Nogent pour un de mes hommes qui a trente ans de service sur le même bateau.
Il avait chaud. Ils marchaient depuis plus d’une heure. Des vendeurs levaient les volets des boutiques, et des dactylos en retard couraient sur les trottoirs.
Ducrau ne disait plus rien. Il attendait peut-être que Maigret reprît la conversation où ils l’avaient laissée, mais le commissaire paraissait rêver.
— Je vous demande pardon de vous emmener si loin. Vous connaissez le Tabac Henri-IV, au milieu du Pont-Neuf ? Ce n’est pas loin de la Police judiciaire. Je parie pourtant que vous ne vous êtes jamais aperçu que ce n’est pas un café comme un autre. Nous nous y retrouvons tous les jours à cinq ou six, parfois plus. C’est une sorte de bourse des affréteurs.
— Aline a toujours été folle ?
— Elle n’est pas folle. Ou vous l’avez mal vue, ou vous n’y connaissez rien. C’est plutôt une sorte de retard dans la formation. Oui, le médecin me l’a très bien expliqué. À dix-neuf ans, elle a, si vous voulez, une mentalité de fillette de dix ans. Mais elle peut rattraper le temps perdu. On l’a même espéré à l’occasion de… ses couches…
Il avait prononcé le mot très bas, honteusement.
— Elle sait que vous êtes son père ?
Il sursauta, tout rouge.
— Surtout, ne lui dites jamais ça ! D’abord elle ne le croirait pas. Ensuite, il ne faut à aucun prix, vous entendez, à aucun prix, que Gassin s’en doute !
À cette heure, s’il était aussi matinal que la veille, le vieux marinier devait déjà être ivre, dans l’un ou l’autre des bistrots.
— Vous croyez qu’il n’a pas de soupçons ?
— J’en suis sûr.
— Et personne…
— Personne n’a jamais rien su, que moi.
— C’est pour cela que la Toison-d’Or reste plus longtemps en chargement ou en déchargement que les autres bateaux ?
C’était si évident que Ducrau haussa les épaules puis, changeant de ton et de visage :
— Un cigare ? Ne parlons plus de ça, voulez-vous ?
— Et si c’était à la base du drame ?
— C’est faux !
Il était catégorique, presque menaçant.
— Entrez avec moi. Je n’en ai que pour deux minutes.
Ils avaient atteint le Tabac Henri-IV où les clients accoudés au comptoir de zinc étaient de simples mariniers. Mais il y avait une autre pièce séparée par une cloison, et là Ducrau serra la main de quelques consommateurs, sans leur présenter Maigret.
— C’est vrai que quelqu’un a accepté les charbons de Charleroi à cinquante-deux francs ?
— Un Belge, qui a trois moteurs.
— Garçon ! Une fillette de blanc. Vous prendrez du blanc ?
Maigret acquiesça et fuma sa pipe en regardant les allées et venues sur le Pont-Neuf et en n’écoutant que d’une oreille distraite la conversation qui se poursuivait.
Il fut quelque temps à s’apercevoir qu’il y avait dans l’air une rumeur anormale, et plus longtemps encore à se rendre compte que c’était la sirène d’un bateau. Elle ne lançait pas deux ou trois appels comme c’est l’habitude au passage des ponts, mais elle émettait un son si prolongé que des passants s’arrêtaient, aussi étonnés que le commissaire.
Le patron du tabac, le premier, leva la tête. Deux mariniers le suivirent jusqu’au seuil où Maigret s’était campé.
Une péniche à moteur diesel, qui descendait le courant, ralentissait en vue des arches du Pont-Neuf, battait même en arrière pour casser son erre. La sirène marchait toujours et, tandis que la femme prenait la barre, un homme sautait dans le canot qu’il poussait vers la rive en godillant.
— C’est François ! dit un marinier.
Ils marchèrent tous jusqu’au quai, où ils étaient debout au-dessus du mur de pierre quand le bateau accosta. La femme, au gouvernail, avait de la peine à maintenir le long bateau en ligne droite.
— Le patron est là ?
— Il est au café.
— Faudrait lui dire, doucement, je ne sais pas, moi, mais enfin pas trop vite, que son fils…
— Hein ?…
— … On vient de le trouver mort… C’est toute une histoire, là-bas… Il paraît qu’il s’est…
Un geste sinistre de la main vers la gorge. L’homme n’avait pas besoin d’achever. D’ailleurs, un remorqueur montant sifflait parce que la péniche était en travers de sa route, et le marinier se hâta de repousser son bachot.
Quelques personnes qui s’étaient arrêtées sur le pont repartaient déjà mais, sur le quai, ils étaient trois à se regarder, ahuris, gênés. La gêne s’accrut quand on vit Ducrau sur le seuil du Tabac Henri-IV, d’où il essayait de deviner ce qui se passait.
— C’est pour moi ?
Il avait tellement l’habitude que ce fût pour lui ! N’était-il pas un des cinq ou six personnages à régner sur le monde de l’eau ?
Maigret préférait laisser faire les hommes, qui hésitèrent, se poussèrent du coude jusqu’à ce que l’un deux, éperdu, bafouillât :
— Patron, il faudrait que vous remontiez tout de suite là-haut. Il y a…
L’autre regarda Maigret, sourcils froncés.
— Il y a quoi ?
— C’est chez vous…
— Eh bien ! quoi, chez moi ?
Il se fâchait. Il semblait les soupçonner tous de quelque chose.
— M. Jean…
— Mais parle, idiot !
— Il est mort.
C’était sur le seuil, en plein Pont-Neuf, en plein soleil, avec encore les verres de vin doré sur le comptoir et le patron à la chemise troussée sur les avant-bras, et l’étalage multicolore des paquets de cigarettes.
Ducrau promena autour de lui un regard si vide qu’on put croire qu’il n’avait pas compris. Sa poitrine se gonfla, mais il n’en sortit qu’un ricanement.
— Ce n’est pas vrai, dit-il en même temps que de l’eau envahissait ses paupières.
— C’est François, qui est avalant, qui s’est arrêté pour dire…
Il était énorme, ce petit homme, et si large, si solide que personne n’eût osé lui offrir sa pitié. Pourtant il tourna vers Maigret des prunelles de détresse, renifla, lança à ses compagnons de tout à l’heure :
— Je fais l’affaire à quarante-huit !
Mais tout en disant cela, en prenant Maigret à témoin de sa rudesse, il avait sur le visage un pauvre orgueil enfantin. Du bras, il arrêta un taxi rouge. Il n’invita même pas le commissaire à monter avec lui, tant il considérait la chose comme naturelle. Et tout naturel aussi de ne pas parler !
— À l’écluse de Charenton.
On remontait le cours de la Seine dont, une heure plus tôt, il racontait la vie bateau par bateau, anneau d’amarrage par anneau d’amarrage. Il la regardait encore, mais sans la voir, et l’on atteignait déjà les grilles de Bercy quand il éclata :
— Sale petit crétin !
La dernière syllabe ne sortit pas. Il y avait un sanglot dans la gorge, et Ducrau l’y garda, étouffant jusqu’au seuil de sa maison.
Le port était changé. Les gens avaient reconnu le patron à travers les vitres du taxi. L’éclusier lâcha sa manivelle pour retirer sa casquette. Sur le quai, des ouvriers étaient debout, comme si la vie eût été suspendue. Un contremaître attendait, sur le seuil.
— C’est toi qui as arrêté le concasseur ?
— J’ai cru…
Ducrau s’engagea le premier dans l’escalier. Maigret le suivait. Ils entendaient des pas, des voix beaucoup plus haut. Une porte s’ouvrit au premier et Jeanne Ducrau se jeta dans les bras de son mari. Elle était toute molle. Il la redressa, chercha un appui pour elle, la posa comme un colis entre les bras d’une grosse voisine qui reniflait.
Il montait toujours. Chose étrange, il se retourna pour s’assurer que Maigret était encore là. Entre le troisième et le quatrième étage, on croisa le commissaire de police qui descendait et qui, le chapeau à la main, commença :
— Monsieur Ducrau, je vous présente…
— Merde !
Il l’écarta de sa route, monta toujours.
— Commissaire, je…
— Tout à l’heure, grommela Maigret.
— Il a laissé une lettre que…
— Donnez !
Il la prit littéralement au vol et la poussa dans sa poche. Une seule chose comptait vraiment : cet homme qui montait, la respiration rauque, et s’arrêta devant une porte à bouton de cuivre qu’on lui ouvrit aussitôt.
La chambre était mansardée. La lumière tombait de haut et c’était, parmi les rayons de soleil, un fourmillement de fine poussière. Il y avait une table avec des livres, un fauteuil recouvert du même velours rouge que celui d’en bas.
Le docteur, à la table, signait un premier constat, et il arriva trop tard pour empêcher l’armateur d’arracher le drap qui recouvrait le corps de son fils.
Il n’y eut pas un mot, rien. Ducrau semblait surtout étonné, comme devant un spectacle inexplicable. Et c’était bien inexplicable, d’une étrange désolation, ce grand garçon maigre, dont la poitrine trop blanche apparaissait dans l’échancrure du pyjama de toile bleue à fines rayures. Au cou, il y avait un large cerne bleu. Les traits étaient ignoblement convulsés.
Ducrau s’avança, peut-être pour embrasser le mort, mais il ne le fit pas. On eût dit qu’il en avait peur. Il détourna le regard, chercha au plafond, puis à côté de la porte.
— À la lucarne, dit le médecin à voix basse.
Il s’était pendu, au petit jour, et c’était la bonne de ses parents, qui avait l’habitude de lui apporter son petit déjeuner, qui l’avait découvert.
Au même instant, Ducrau faisait preuve d’une présence d’esprit déroutante en s’adressant à Maigret, pour dire :
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