Simenon, Georges - Lécluse n°1
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Simenon, Georges - Lécluse n°1 краткое содержание
Quand on observe des poissons à travers une couche d’eau qui interdit entre eux et nous tout contact, on les voit rester longtemps immobiles, sans raison, puis d’un frémissement de nageoires aller un peu plus loin pour n’y rien faire qu’attendre à nouveau.
C’est dans le même calme, comme sans raison aussi, que le tramway 13, le dernier « Bastille-Créteil », traîna ses lumières jaunâtres tout le long du quai des Carrières. Au coin d’une rue, près d’un bec de gaz vert, il fit mine de s’arrêter, mais le receveur agita sa sonnette et le convoi fonça vers Charenton. Derrière lui, le quai restait vide et stagnant comme un paysage du fond de l’eau. A droite, des péniches flottaient sur le canal, avec de la lune tout autour.
Un filet d’eau se faufilait par une vanne mal fermée de l’écluse, et c’était le seul bruit sous le ciel encore plus quiet et plus profond qu’un lac.
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— La lettre !
Il avait donc tout vu, tout entendu pendant cette terrible ascension de l’escalier !
Le commissaire la sortit de sa poche, et son compagnon la lui prit des mains, la lut d’un seul coup d’œil, laissa retomber les bras avec lassitude.
— Peut-on être bête à ce point-là !
C’était tout. Et c’était bien sa pensée. Cela jaillissait du fond du cœur, plus tragique que de longues phrases.
— Mais lisez donc !
Il s’emportait maintenant contre Maigret qui ne ramassait pas assez vite le billet tombé par terre.
C’est moi qui ai attaqué mon père et je me fais justice. Pardon à tous. Que maman ne soit pas désespérée.
Jean.
Pour la seconde fois, Ducrau fut pris d’un rire étouffant.
— Vous imaginez ça ?
Il n’avait pas protesté quand le docteur avait recouvert à nouveau le corps et il ne savait plus s’il devait rester là, descendre, s’asseoir ou marcher.
— Ce n’est pas vrai ! dit-il encore.
Il mit enfin sa main sur l’épaule de Maigret, une grosse main lourde et lasse.
— J’ai soif !
Il avait les pommettes violacées, le front ruisselant de sueur, les cheveux collés aux tempes. Il est vrai que l’odeur de l’éther, qu’on avait employé pour quelque femme évanouie, emplissait la mansarde.
V
C’est un peu avant neuf heures, le lendemain, que Maigret arriva à la Police judiciaire et que le garçon de bureau lui annonça qu’on l’avait déjà demandé au téléphone.
— On n’a pas dit de nom, mais on va rappeler.
Au-dessus du tas de courrier, il y avait une note de service :
L’aide-éclusier de Charenton a été trouvé ce matin pendu à la porte de l’écluse.
Maigret n’eut pas le temps de s’étonner. La sonnerie du téléphone retentissait. Il décrocha, bougon, et il fut assez surpris en reconnaissant la voix de celui qui parlait à l’autre bout du fil simplement, avec déférence, avec même une pointe de timidité inattendue.
— Allô ! c’est vous, commissaire ? Ici Ducrau. Est-ce que vous accepteriez de venir me voir tout de suite ? Je me dérangerais bien, mais ce ne serait pas la même chose. Allô ! Je ne suis pas à Charenton. Je suis au bureau, 33, quai des Célestins. Vous venez ? Merci !
Tous les matins, depuis dix jours, il y avait ce même soleil à l’arrière-goût acide de groseilles vertes. Le long de la Seine plus qu’ailleurs, on sentait le printemps, et quand Maigret arriva quai des Célestins, il regarda avec envie un étudiant et quelques vieux messieurs qui fouillaient dans les boîtes poussiéreuses des bouquinistes.
Le 33 était une maison de deux étages, déjà vieille, dont la porte était ornée de plusieurs plaques de cuivre. À l’intérieur régnait l’atmosphère caractéristique des petits hôtels particuliers qu’on a transformés en bureaux. Il y avait des indications sur les portes : Caisse – Secrétariat, etc. En face du commissaire, un escalier conduisait au premier étage, et c’est au bout de cet escalier que Ducrau parut, tandis que Maigret cherchait quelqu’un à qui parler.
— Voulez-vous venir par ici ?
Il reçut le visiteur dans un salon devenu bureau, mais qui avait gardé son plafond ouvragé, ses trumeaux et ses dorures, le tout passé, vieillot, jurant avec les meubles de bois clair.
— Vous avez lu les plaques de cuivre ? questionna Ducrau en désignant un siège. En bas, c’est la Société des carrières de la Marne. Ici, les affaires de remorquage et, au second, les transports fluviaux. Ce qui veut dire Ducrau !
Mais il disait cela sans orgueil, comme si ces renseignements eussent eu leur importance. Il s’était assis le dos à la lumière, et Maigret remarqua qu’il y avait un brassard de crêpe à son veston de gros drap bleu. Il n’était pas rasé et sa chair en paraissait plus molle.
Il resta un moment sans rien dire, à jouer avec sa pipe éteinte, et c’est à ce moment que Maigret comprit qu’il y avait bien deux Ducrau : celui qui paradait, même vis-à-vis de lui-même, parlait fort, se gonflait en une interminable partie théâtrale, et l’autre, qui oubliait soudain de se regarder vivre et qui n’était plus qu’un homme assez timide et maladroit.
Mais il devait se résigner difficilement à être ce Ducrau-là ! C’était une nécessité pour lui d’être un cran au-dessus de la simple réalité, et déjà ses yeux avaient ce pétillement qui annonçait une nouvelle parade.
— Je viens ici le plus rarement possible, car il y a assez de crabes pour faire la besogne qu’on y fait. Ce matin, je ne savais où me réfugier.
Il en voulut à Maigret de son silence, de sa passivité, car, pour jouer sa partie, il avait besoin de répliquer.
— Savez-vous où j’ai passé la nuit ? Dans un hôtel de la rue de Rivoli ! Car, bien entendu, ils se sont abattus tous sur la maison, la vieille mère de ma femme, ma fille, son idiot, et des voisins par surcroît ! Ils ont organisé un vrai carnaval funéraire et j’ai préféré fiche le camp !
Il était sincère, mais il était quand même content du mot carnaval.
— J’ai traîné partout, à me dégoûter moi-même. Ça ne vous prend jamais, à vous, ce dégoût-là ?
Et, sans transition, il saisit sur la table un journal vieux de plusieurs jours, se leva, se campa à côté de Maigret et lui mit la feuille sous les yeux, en soulignant de l’ongle un articulet.
— Vous avez lu ? « Nous apprenons que le commissaire divisionnaire Maigret, de la Police judiciaire, bien qu’encore loin de la limite d’âge, a demandé et obtenu sa mise à la retraite. Il quittera son poste la semaine prochaine et sera vraisemblablement remplacé par le commissaire Ledent. »
— Eh bien ? s’étonna Maigret.
— Cela vous fait encore combien de jours ? Six, n’est-ce pas ?
Il ne s’assit plus. Il avait besoin de marcher. Il allait et venait, tantôt à contre-jour, tantôt face à la fenêtre, les doigts aux entournures du gilet.
— Je vous ai demandé, hier, combien l’administration vous donne, vous vous en souvenez ? Or, aujourd’hui, je veux vous dire ceci : je vous connais mieux que vous ne le croyez ; dès la semaine prochaine, je vous offre cent mille francs par an pour entrer chez moi ! Attendez avant de répondre.
D’un geste impatient, il ouvrit une porte, fit signe au commissaire de le rejoindre près de celle-ci. Dans un bureau clair, un homme d’une trentaine d’années, déjà un peu chauve, était assis devant une pile de dossiers, un long fume-cigarette au bec, cependant qu’une dactylo attendait la dictée.
— Le directeur du remorquage, annonça Ducrau, tandis que le personnage se levait précipitamment.
Et l’armateur ajouta :
— Ne vous dérangez pas, monsieur Jaspar ! (Il appuyait sur le « monsieur ».) À propos, répétez-moi donc ce que vous faites chaque soir. Car vous êtes champion de quelque chose, si je me souviens bien.
— De mots croisés.
— C’est cela ! Parfait ! Vous entendez, commissaire ? M. Jaspar, directeur, à trente-deux ans, du service de remorquage, est champion de mots croisés !
Il avait détaché toutes les syllabes et, sur la dernière, il referma la porte d’un geste brutal, après quoi il resta campé devant Maigret, à le regarder dans les yeux.
— Vous avez vu ce navet ? Il y en a d’autres en bas et au second, tous bien habillés, honnêtes, ce qu’on appelle travailleurs. Remarquez qu’à l’instant même M. Jaspar se demande avec angoisse ce qu’il a pu faire pour me déplaire. La dactylo va raconter l’incident dans toute la maison, et ils en ont pour dix jours à le sucer comme un bonbon. Parce que je leur donne le titre de directeur, ils s’imaginent de bonne foi qu’ils dirigent quelque chose ! Un cigare ?
Il y avait une caisse de havanes sur la cheminée, mais le commissaire préféra bourrer sa pipe.
— À vous, je n’offre aucun titre. Vous commencez à avoir une idée de mon affaire. Les transports d’une part, le remorquage, puis les carrières et le reste. Or le reste est extensible à volonté. Je fais une note à mes services pour qu’on vous fiche la paix. Vous allez et vous venez à votre guise. Vous fourrez votre nez partout.
Une fois encore, Maigret évoqua pendant quelques secondes les longs canaux bordés d’arbres, les commères en chapeau de paille noire et les wagonnets des carrières accourant vers les péniches. Ducrau avait pressé un timbre et une dactylo entrait bientôt, son carnet de sténographie à la main.
— Prenez note :
Entre les soussignés Émile Ducrau et Maigret… Prénom ?… et Maigret (Joseph), il a été convenu ce qui suit. À partir du 18 mars, M. Joseph Maigret entre au service de…
Il regarda son compagnon, fronça les sourcils, lança à la secrétaire :
— Pouvez filer !
Et il tourna en rond dans la pièce, les mains derrière le dos cette fois, avec des coups d’œil inquiets à son compagnon. Celui-ci, cependant, n’avait rien dit.
— Alors ? articula-t-il enfin.
— Rien.
— Cent cinquante mille ? Non ! Ce n’est pas cela.
Il ouvrit la fenêtre, livrant la pièce aux rumeurs de la ville. Il avait chaud. Il lança son cigare dans le vide.
— Pourquoi quittez-vous la police ?
Maigret souriait en fumant sa pipe.
— Avouez que vous n’êtes pas un homme à rester sans rien faire.
Il enrageait, humilié, impatient, et pourtant les regards qu’il lançait à Maigret étaient pleins de respect et de bienveillance.
— Ce n’est pas non plus une question d’argent.
Alors le commissaire regarda la porte du bureau voisin, le plafond, le plancher, murmura doucement :
— Peut-être les mêmes raisons que les vôtres ?
— Il y a de pareils crabes chez vous aussi ?
— Je n’ai pas dit cela !
Le commissaire était de bonne humeur, ou plutôt il était pleinement lui-même. Il se sentait en train. C’était comme un état de réceptivité aiguë, qui lui permettait de penser en même temps que son interlocuteur, parfois avant celui-ci.
Ducrau ne se résignait pas à battre en retraite, mais il perdait confiance, mollissait tandis qu’on lisait l’effort sur son visage.
— Je parie que vous croyez faire votre devoir, grommela-t-il méchamment.
Et, avec un renouveau d’énergie :
— J’ai l’air de vous acheter, c’est entendu. Mais supposons que je vous pose la même question dans huit jours ?
Maigret secoua la tête, et Ducrau l’aurait secoué volontiers, rageusement, affectueusement. La sonnerie du téléphone fonctionna.
— Oui, c’est moi. Et puis après ? Les pompes funèbres ? Je m’en fous, des pompes funèbres. Si on m’embête encore, je n’irai pas à l’enterrement.
Ce qui ne l’empêchait pas d’être pâle.
— Quels chichis ridicules ! soupira-t-il les narines pincées, après avoir raccroché. Ils sont tous autour du petit, qui, s’il le pouvait, les mettrait à la porte. Vous ne devineriez jamais où je suis allé cette nuit. Si je vous le disais, on me traiterait de monstre. Et pourtant, c’est dans une maison close que j’ai pu enfin pleurer comme un veau, au milieu des femelles qui me croyaient soûl et qui barbotaient dans mon portefeuille.
Il n’avait plus besoin de rester debout. C’était fini. Il s’assit, se frotta la tête à rebrousse-poil, mit ses coudes sur le bureau. Il essayait de retrouver le fil de ses idées, et le regard qu’il laissait peser sur Maigret semblait ne pas le voir. Le commissaire lui laissa encore un court répit, murmura enfin :
— Vous savez qu’il y a un nouveau pendu à Charenton ?
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